Ho99o9 (Interview Exclusive) : "On a appris à être plus vulnérables et à exprimer nos émotions dans la musique"
Le duo Ho99o9 (punk rap/indus hip-hop/hardcore punk - prononcé Horror), constitué de
TheOGM et Eaddy, était de passage à Paris après la date finale
de leur tournée à Lille. L'occasion de se retrouver dans un bar pour discuter
! Le groupe, qui a sorti son 3ème album, Tomorrow We Escape,
en septembre dernier, envisage déjà de retourner en studio et ne se laisse pas
déconcentrer.
Louder Now! : Vous terminez tout juste votre tournée européenne après votre
show final à Lille. Comment s'est passée cette tournée ?
Ho99o9 : C'était génial. On est reconnaissant de tous les gens qui
se sont déplacé pour venir nous voir, qui se sont amusé avec nous et qui
nous ont transmis de l'amour. Comme on avait pas mal de concerts en France,
on ne savait pas si ça allait intéresser les gens aux 4 coins du pays, mais
à chaque fois les gens venaient nous soutenir ! Des fois, c'est un peu calme
au début et tu dois pousser les plus timides, des fois, les gens sont en feu
dès le début. La date de Paris était comme ça. Je pense que c'était le
concert le plus fou de la tournée, le public était génial !
LN! : Vos prestations live sont toujours très énergiques. Vous avez cette
capacité à faire danser tout le monde avec vous, à les embarquer dans votre
folie. Est-ce que c'est quelque chose que vous préparez en amont, ou vous
vous laissez porter par le moment ?
Ho99o9 : Tout dépend vraiment de comment on se sent sur le
moment. Il y a toujours cette étincelle en nous dès la première seconde du
concert, où on sent dans notre corps que c'est le moment, et qu'on doit tout
lâcher à partir de maintenant. On se pointe, on fait librement tout ce dont
on se sent de faire, on joue notre musique, et on sait que tout prendra sens
sur scène même si on ne prépare aucun jeu de scène en avance. Ça coule tout
seul.
LN : Vous décidez des chansons et laissez l'énergie prendre le dessus pour
le reste, quoi qu'il arrive.
Ho99o9 : Ouais, chaque chanson a une énergie spécifique, on la
ressent et on l'exprime de toutes les façons possibles. Avant un concert, on
s'étire, on se prépare mentalement à tout donner, on s'échauffe un petit peu
et on y va, librement. Quoi qu'il arrive, on fera avec, on improvise
!
LN! : Cette tournée défendait votre dernier album, Tomorrow We Escape.
Pourquoi ce titre ? Il ne provient pas d'un morceau de l'album.
Ho99o9 : Cela vient du sentiment d'essayer de se tenir prêt. Il se
passe beaucoup de choses dans le monde, et même dans nos vies personnelles,
et on voulait essayer d'envisager le futur, se préparer à ce qui nous
arrivera plus tard. Tout ce qu'on fait dans notre vie présente impactera
notre futur, on a voulu exprimer cette idée.
LN! : L'album est perçu comme beaucoup plus personnel que les précédents.
Quel est votre avis là-dessus ? C'était intentionnel ?
Ho99o9 : Peut-être ? En un sens, oui. Les gens nous connaissent
surtout pour notre engagement politique fort. Je pense qu'on voulait
s'accorder la possibilité de parler de sujets plus larges. Bien sûr, on a
toujours des propos politiques, mais on voulait aussi pouvoir parler de
différentes facettes de nos vies. On a beaucoup évolué personnellement. Le
gouvernement, lui, il est là et il sera toujours là, et même si on
continuera de se battre de ce qui est juste, on voulait pouvoir aussi nous
exprimer sur ce qu'il se passe dans nos vies, nos challenges plus
personnels… On voulait que ce soit un album qui parle un peu de tout. Tout
est politique dans la vie, et les opinions qu'on exprime dans nos morceaux
sont fortes, mais il y a plus que ça dans Ho99o9. Il y a nous comme
individus. On s'est un peu recentrés sur cet opus.
LN! : Vous avez donc davantage puisé dans vos expériences plus personnelles
pour écrire ?
Ho99o9 : Oui, ainsi que des expériences des gens qui nous entourent.
Les amis, la famille, ce que nos proches vivent nous impactent aussi. On
puise dans ces évènements pour les transformer en histoire. C'est un peu
comme la poésie ! On éclaire un moment précis, personnel ou historique,
sentimental ou politique, pour lui donner davantage d'importance et essayer
de l'exprimer d'une manière plus jolie. Il y a tout un éventail d'émotions
et de sujets dont on voulait parler.
LN! : Pour vous, c'est différent d'écrire sur ces moments plus intimes que
sur vos vues politiques ?
Ho99o9 : C'est plus facile, en fait ! On écrit sur des choses qu'on
vit tous les jours, dont on est un personnage actif de la situation. Donc on
a plus d'éléments pour pouvoir le transmettre. Même si évidemment, on est
aussi impactés par la politique tous les jours, ça reste un peu moins
concret en termes d'évènements directs. C'est important pour nous de créer
des musiques qui vont parler aux gens, on ne veut pas juste écrire sur la
colère et crier dans un micro, on veut qu'on nous voie comme des êtres
humains qui traversent des choses. On ressent de la tristesse, on souffre de
dépression, ou au contraire on aime, on s'amuse ! C'est important aussi de
transmettre toutes ces émotions aux gens. Qu'ils les ressentent avec
nous.
LN! : D'une façon, ça représente votre évolution en tant que personnes,
mais peut-être aussi un moyen de respirer parmi tout votre contenu très
engagé ?
Ho99o9 : C'est sûr. On vieillit. On devient plus sage. Peut-être un
peu recentrés sur nous-mêmes, nos objectifs de vie. TheOGM a un fils
maintenant, il a 4 ans, et être parent nous change en tant qu'individu, on
apprend et découvre beaucoup ! On a vraiment chacun beaucoup grandit depuis
nos débuts.
LN! : Et ce changement se reflète dans vote musique.
Ho99o9 : On a appris à être plus vulnérables. On a le droit de ne
pas être forts tout le temps. On se découvre un côté plus doux. Avoir un
fils, c'est s'énerver s'il fait quelque chose de mal, mais fondre dès qu'on
voit sa tête triste et perdre son assurance car on ne veut pas le blesser.
Ce point faible qui fait qu'on va le prendre dans nos bras après l'avoir
grondé, cette dualité, on voulait l'incorporer à l’album. Il y a plein de
façons différentes dont on exprime cette idée dans nos chansons. On n'est
pas obligé de toujours crier sur tout, tout le temps, on a le droit de se
relâcher.
LN! : Vous pensez que cette partie plus vulnérable de vous aide à mieux connecter avec votre public, voire
à le diversifier ?
Ho99o9 : Notre public vit souvent les mêmes évènements, à leur
manière. On ressent les mêmes choses et les gens connectent. J'imagine que
quand tu écoutes de la musique, tu vas préférer écouter celles qui parlent à
ton âme, dont tu comprends le ressenti ? C'est pareil ici. Si tu pensais
être seul avec tes émotions, ce n'est plus le cas. Cet évènement précis, qui
te fait ressentir ça, peut-être que je l'ai vécu aussi et je vais en parler
pour t'aider à l'exprimer. On touche les gens de cette manière. On a grandi
dans les années 70 à 90, on écoutait beaucoup de chansons d'amour, et on
pouvait comprendre ce qu'ils disaient quand on vivait nos premiers amours.
Un auditeur sera toujours touché par ce que tu racontes si tu es sincère et
si tu t'exprimes avec le cœur. Comme on dit, la musique rapproche les
gens.
LN! : Vous avez réalisé différentes collaborations sur cet album. Le
morceau "Incline" par exemple réuni Nova Twins, Pink Siifu et Yung Skrrt.
Pourquoi ces artistes ensemble ?
Ho99o9 : On voulait une chanson qui soit faite par un collectif, une
union d'artistes. C'est le résultat de cette volonté. On aurait pu avoir
plus de monde… Mais quand on a entendu les premières versions des voix, on
était séduits. Nova Twins nous a envoyé d'abord leur partie, et on a
adoré la façon sont on pouvait les mélanger avec nos voix. La façon dont
notre intro se fondait dans leur partie était top. En ajoutant
Pink Siifu, on avait un contraste, il a une texture particulière et
ça rendait bien. Quant à Yung Skrrt, on a enregistré ses parties chez
lui, il a improvisé quelque chose sur le tas qu'on a gardé, car ça comblait
une partie de la chanson qu'on n'arrivait pas à terminer. C'était vraiment
son ressenti et son interprétation sur le moment. Au final, on voulait
terminer le morceau un peu différemment, rajouter une partie à la fin, mais
ceux qu'on a essayé d'inviter pour ça ne nous ont pas répondu sur le moment.
Tant pis pour eux, on a fait sans ! On a pu collaborer avec nos amis sur un
morceau, et c'est génial. On est content d'avoir réussi à créer une chanson
comme ça.
LN! : Ils ont chacun écrit leur partie ?
Ho99o9 : Au départ, il n'y avait que la musique. Ensuite, on a
ajouté nos paroles. Puis, on a envoyé la base du morceau aux gens, avec
juste l'idée générale de ce que ça exprimait. Ils ont chacun réfléchi et
écrit de leur côté, ils en ont fait leur propre interprétation. Puis, on a
tout mis ensemble, et on a assemblé ce qui allait ensemble pour donner un
sens cohérent aux paroles. Il y a eu beaucoup d'ajustements ! Ils n'avaient
aucune idée de ce que les autres faisaient quand ils composaient. Ils ont
tous découvert le morceau une fois qu'il était terminé !
LN! : Une autre collaboration dont je voulais parler est celle avec Chelsea
Wolfe. Comparé au morceau dont on parlait précédemment, avec des artistes
similaires, son style est totalement différent du votre ! C'est une superbe
chanson, du coup assez éloigné de ce dont on entend de vous d'habitude.
Comment s'est passé la composition de ce morceau ? Pourquoi avoir choisi
Chelsea Wolfe ?
Ho99o9 : On réfléchissait à faire des chansons moins agressives sur
cet album… On voulait un contraste fort. D'un côté, on avait notre colère et
nos injustices politiques habituelles, et d'un autre côté comme on
l'évoquait avant, ce côté très émotionnel. On voulait ajouter un moment plus
calme sur l'album, pour respirer et parler de quelque chose de différent.
Pour qu'on puisse ensuite repartir sur des mélodies plus chaotiques ! On a
rencontré Chelsea Wolfe sur un festival en Europe. Elle jouait juste
avant nous, on la regardait, et on a été captivés. C'était incroyable ! Sa
voix est folle. Quand on a découvert qu'on avait une amie en commun, on lui
a demandé de nous mettre en contact. On avait déjà des idées de morceaux,
alors on lui a envoyé différents morceaux, mais on avait du mal à travailler
dessus au début. Puis, on a envoyé l'instru de ce qui est aujourd'hui devenu
"Immortal". C'était complètement différent de tout ce qu'on avait déjà fait,
et ça trainait depuis longtemps sans qu'on ne sache quoi faire de cette
track. Elle a adoré cette musique et ça a fonctionné. Quand elle a renvoyé
ses enregistrements, on l'a écoutée peut-être une centaine de fois ! C'était
superbe. Donc ouais, elle est vraiment incroyable, on a de la chance d'avoir
pu collaborer avec elle ! On a tout de suite su qu'on allait mettre cette
chanson sur l'album car on la trouvait si belle. Sombre, mais
envoutante.
LN! : Vous dites que vous vouliez différents moments plus sentimentaux sur
cet album à l'image d'Immortal. Pour vous, quels sont les autres morceaux
qui vous touchent le plus ?
Ho99o9 : L'intro par exemple. C'est comme une renaissance, un son
qui te prépare à la suite. Tu te réveilles le matin, tout est doux, le
soleil brille, les oiseaux chantent, et tu as le sentiment que la journée va
être superbe. Puis, quand tu sors de chez toi, c'est le chaos. On a aussi
"Psychic Jumper". Elle est très calme, minimale. Une réflexion sur la vie.
Dans les morceaux plus sentimentaux, on a aussi "Escape" et "Upside Down",
qui sont les moins politiques. Elles ont un sens plus personnel.
LN! : Tout l'album est un rodéo entre des hauts et des bas. Vous avez
essayé d'expérimenter différentes manières de composer ?
Ho99o9 : Il faut bien ! Quand on écrit souvent, on sent qu'on n'est
pas à notre maximum, qu'on peut faire bien mieux. Autant pour la musique que
pour les paroles. On doit se challenger ! Notre plus gros challenge en ce
moment ce sont les riffs de guitare. On essaie de doser différemment les
moments où ça attaque, on a tendance à être un peu plus lourds. Et puis, on
veut que nos fans comprennent qu'ils n'auront jamais deux fois le même
album. On essaiera toujours de produire un son un peu différent, on garde
l'énergie, mais on expérimente autre chose. On a besoin d'une évolution d'un
album à l'autre.
LN! : Votre éventail d'influences est énorme et couvre presque tous les
genres. Vous découvrez souvent de nouveaux styles ou de nouveaux artistes
qui vous inspirent, à l'image de Chelsea Wolfe sont on a parlé ?
Ho99o9 : Si on passe à côté d'artistes qu'on aime au premier abord
sans en avoir entendu parler, en festival ou sur internet, on va s'arrêter
pour écouter. On aime toutes sortes de choses. Par exemple, on va se perdre
dans un rabbit hole sur le net et se mettre à écouter un artiste étrange du
brésil des années 70 que tout le monde a oublié qui fait du jazz
expérimental. Ça peut nous procurer des émotions dont on n'a pas l'habitude,
ou nous inspirer autrement. C'est vrai que les festivals sont aussi un
excellent moyen de découvrir des artistes originaux, de discuter avec pas
mal de monde, d'échanger artistiquement.
LN ! : J'imagine que maintenant, vous croisez en festival des artistes que
vous admiriez avant, et vous êtes pareils maintenant, ça doit être quelque
chose !
Ho99o9 : Carrément ! L'exemple le plus parlant doit être
Body Count. On jouait en festival et Ice-T est venu nous voir
pour dire qu'il aimait bien, et qu'il avait ramené toute sa famille pour
nous regarder jouer ! C'était fou. Et en même temps, on a découvert qu'il
est très ouvert, c'est comme parler à ton super tonton, il est vraiment
cool. On a fini par ouvrir pour Body Count sur une release party, avec
Madball et Wisdom In Chains... C'était irréel pour nous. Le
top du panier ! Et ça nous arrive aussi de discuter avec des groupes comme
Limp Bizkit, de fringues surtout… Mais vraiment, rencontrer des
artistes qui sont bien plus hauts que toi, et les voir apprécier ce qu'on
fait et nous reconnaître en tant qu'artistes, c'est un sentiment
génial.
LN! : Vous avez sorti votre album, vous avez terminé votre tournée… Quels
sont vos plans futurs ? Vous retournez composer ?
Ho99o9 : On revient en Europe pour des festivals cet été. Puis on
sortira de nouveaux morceaux. On ne veut pas perdre de temps avant de sortir
le prochain album. Là, on va juste rentrer chez nous et nous mettre
directement à travailler sur le prochain opus. On bosse, on passe jouer dans
les festivals, et quand on revient chez nous après l'été, on a quelque chose
de prêt pour commencer la promo. C'est comme ça que se consomme la musique
aujourd'hui, en petite quantité et rapidement ! Si un morceau est sorti
quelques mois auparavant, c'est déjà trop vieux, on doit sortir autre chose
pour que les gens continuent de nous écouter. Pour qu'on fonctionne bien, on
doit être consistants avec nos sorties. Le digital c'est ça, les gens
passent sur ta musique, puis passent à autre chose et oublient. Les réseaux
sociaux surtout, y'a trop de trucs d'affilée, genre TikTok c'est dingue
!
LN! : En même temps, TikTok a contribué à faire exploser de nouveaux
artistes.
Ho99o9 : C'est une épée à double-tranchant. Si t'es un géant de
l'industrie comme Kendrick Lamar, tu peux te permettre de disparaitre
10-15 ans et revenir comme une fleur en faisant une tournée des arènes qui
sera sold-out. Pour nous… Je dirais qu'on est un peu le milieu du panier ?
On s'est fait une bonne place dans le monde musical, mais on n'est pas un
groupe planétaire. On ne peut pas se permettre de se relâcher. Quand on voit
des artistes comme Tyler, The Creator ou encore Doja Cat, ils
ont un rythme constant d'un album tous les deux ans. C'est un rythme qu'on
aimerait bien atteindre. Ils sont jeunes, plein d'énergie, ils ne s'arrêtent
jamais de créer. Leurs fans en demandent aussi toujours plus. On peut
facilement atteindre cet objectif, car on a énormément de morceaux qui sont
déjà créés et qu'on n'a jamais sortis. Certains sortiront du placard un
jour, d'autres seront oubliés. Mais on veut garder ce processus de création
constante de et de sorties régulières.
LN! : Vous recyclez souvent d'anciens morceaux que vous sortez de vos
archives ?
Ho99o9 : En fait, on a fait ça pas plus tard que la semaine
dernière, à Paris ! On était dans le studio d'un producteur avec qui on
avait déjà travaillé sur des morceaux de Tomorrow We Escape, comme
"Immortal" ou "Godflesh". On a ressorti environ 20 morceaux, on les écoutait
ensemble, en essayant de trouver quelque chose d'original. On a fini par en
sélectionner certains pour les réenregistrer. Il y a toujours moyen
d'améliorer d'anciennes productions. Peut-être à l'époque, on ne comprenait
pas forcément ce qu'on essayait de faire, on ne ressentait pas la bonne
émotion pour la communiquer… Maintenant, on a davantage d'expérience, on
sait comment les faire fonctionner. Certains morceaux qu'on a créés comme ça
la semaine dernière, sont vraiment très bons. On a hâte de s'y pencher de
plus près en rentrant, et hâte que vous les écoutiez !
Interview : Margot Patry

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